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Évangéline
par Henry Wadsworth Longfellow


Livre
Titre
Prologue
Préface
Partie I
Partie II
English

 

 

Elle entre maintenant dans les calmes lagunes
Où de longs bancs de sable, au-dessus des eaux brunes,
Comme des rubans d'or, lèvent leurs dos croulants.
Et, sur ces bancs étroits où les flots ondulants
Murmurent, tout à tour, comme un nid qui ramage,
Elle voit miroiter le doux et blanc plumage
De mille pélicans; et loin, dans les roseaux,
Elle entend gazouiller mille étranges oiseaux.

La rive s'aplanit. Ici, dans un bocage,
Là, dans le châtoiement d'un verdissant pacage,
S'élève la maison du planteur enrichi,
Et du nègre indolent la case au toit blanchi.
Les exilés voyaient une terre féconde
Où se plaît le soleil, où le bien-être abonde,
Où de riches moissons se balancent au vent.
C'était la côte d'or. Courant vers le levant,
Le fleuve, sous l'azur, fait mainte étrange courbe,
Et ses flots, emportant leur fécondante bourbe,
Arrosent çà et là des bosquets d’orangers,
Des citronniers fleuris et de nombreux vergers.

Sans repos l'aviron plonge comme une dague,
Et la barque décrit, sur le sein de la vague,
Un sillon circulaire où tremble le ciel bleu.
Voilà que son élan se ralentit un peu;
Elle entre dans les eaux du calme Plaquemine.
L'heure est mélancolique et le soir s'illumine.

Les voyageurs s'en vont en ces nouveaux endroits
Où serpentent, sans bruit, mille canaux étroits,
Et leur nacelle glisse au hasard des flots sombres
Qui semblent un filet fait de mailles sans nombres.
Les cyprès chevelus, les lierres en faisceaux,
Au-dessus de leurs fronts forment de verts arceaux
Où s'accrochent des fleurs, des mousses diaphanes,
Où flottent mollement de légères lianes,
Comme aux voûtes d'un temple, illustres oripeaux,
On voit flotter parfois des loques de drapeaux.

Il règne dans ces lieux un effrayant silence;
On entend seulement le héron qui s'élance,
Au coucher du soleil, vers le grand cèdre noir,
Dont les rameaux touffus lui servent de juchoir,
Ou le rire infernal, quand vient aussi la brune,
D'un grand hibou qui sort pour saluer la lune.
Et la lune monta dans le ciel. Ses rayons
Tracèrent sur les eaux de lumineux sillons,
Drapèrent les cyprès dans une écharpe blanche,
Coururent mollement le long de mainte branche,
Glissèrent à travers des sommets assombris,
Comme, au lever du jour, on voit dans les débris
Des antiques donjons qui tombent en ruine,
Glisser les fils d'argent d'une vague bruine.


Voguant silencieux, peu à peu les proscrits
Sentirent une angoisse étreindre leurs esprits.
Pleins du pressentiment d'un mal inévitable,
Ils croyaient parcourir un chemin redoutable.
Flottant dans l'ombre épaisse ou les fauves clartés,
Les choses autour d'eux, en ces lieux écartés,
Revêtaient tout à coup la plus étrange forme,
Tout à coup se fondaient en une masse énorme,
Et leurs coeurs, trop émus des menaces du sort,
Se sentaient oppressés comme devant la mort.

Souffrant peut-être ainsi, la frêle sensitive
Referme sa corolle et se penche craintive,
Quand, au loin dans la plaine, un coursier au galop
Fait retentir le sol de son poudreux sabot.


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