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Évangéline
par Henry Wadsworth Longfellow


Livre
Titre
Prologue
Préface
Partie I
Partie II
English


                      SECONDE PARTIE II

I

Déjà s'étaient enfuis bien des sombres hivers;
Les côteaux et les champs s'étaient souvent couverts
De verdure, de fleurs ou d'éclatantes neiges,
Depuis le jour fatal où des mains sacrilèges
Allumèrent le feu qui consuma Grand-Pré,
Et firent un désert d'un domaine sacré;
Depuis que loin des bords de la belle Acadie,
Honte unique en l’histoire, unique perfidie!
Les vaisseaux d'Albion, sous un prétexte vil,
Traînèrent pour jamais tout un peuple en exil.

Or, les Acadiens sur de lointains rivages
Furent disséminés, comme les fruits sauvages
Qui tombent d'un rameau que l'orage a cassé,
Comme les blancs flocons, alors qu'un vent glacé
Couvre, d'épais brouillards, les bancs de Terre-Neuve
Ou les bords enchantés de cet immense fleuve
Qui roule au Canada ses flots audacieux.

Sans amis, sans foyers, sous de rigides cieux
Ils errèrent longtemps de village en village,
Plusieurs ensemble ou seuls, de la torride plage
Où la savane, inerte en son lit indolent,
Aux baisers du soleil livre son sein brûlant,
Jusques aux lacs du Nord que la forêt domine,
Et qui dorment, l'hiver, sous un manteau d'hermine;
Des mers dont le bord semble orné de blancs rideaux,
Jusques à ces hauteurs où le Père des Eaux
Saisit les bancs de sable, et vers la mer les pousse
Avec mille débris de liane et de mousse,
Pour recouvrir les os de l'antique Mammouth.
Ils ne trouvèrent pas ce qu'ils cherchaient partout :
L'amitié d'un parent, le toit sacré d'un hôte.
Quelques-uns çà et là cheminaient côte à côte,
Et n'espéraient plus voir le foyer d'un ami.
Leur âme désolée avait assez gémi.
Ils n'aimaient plus la terre et sa joie hypocrite.
Sur des feuillets épars leur histoire est écrite,
Et ce sont, ces feuillets, les pierres des tombeaux.

Parmi les exilés qui promenaient leurs maux
Sur des terres de glace, ou sous des cieux de flamme,
On vit errer longtemps une plaintive femme.
Elle était jeune encor, et ses grands yeux rêveurs
Semblaient luire toujours de mystiques ferveurs.
Oui, la pauvre proscrite, elle était jeune et belle,
Mais alors bien affreux s'étendait devant elle
Le désert de la vie, avec ses longs sentiers
Bordés par les tombeaux de ceux qui les premiers
Fléchirent, dans l'exil, sous le poids des souffrances!

Elle avait vu mourir ses chères espérances,
S'envoler son bonheur et ses illusions.
Et son âme, fermée aux douces visions,
Ressemblait maintenant à l'âpre solitude
Où l'étranger s'enfonce avec inquiétude,
N'ayant pour se guider aux chemins incertains,
Que les débris des camps, et les brasiers éteints,
Et tous les os blanchis que le soleil fait luire.
Un vent de mort soufflait qui devait la détruire.
Elle était le matin avec son ciel vibrant,
Ses chants mélodieux, son effluve enivrant,
Qu'on verrait s'arrêter en sa pompeuse course,
Le ruisseau qu'on verrait remonter à sa source.

Dans les cités, parfois, elle portait ses pas;
Mais en vain; les cités ne lui redonnaient pas
L'ami qu'elle pleurait toujours. Désespérée,
Elle en sortait bientôt, et son âme altérée
Voyait la source fraîche, hélas! toujours plus loin!

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